• Norita

Découvrir le théâtre : 3 000 façons de dire je t'aime. (Marie-Aude Murail)


Pour moi, la découverte du théâtre c’est un premier coup de foudre, et un premier chagrin d’amour : Cyrano de Bergerac avait planté ses rimes tout au fond de mon cœur. En un même ouvrage, je rencontrais l’homme de ma vie et je me résignais à n’être jamais Roxanne. Après avoir ris et pleuré en alexandrins, je me suis plongée corps et âme dans le monde du théâtre. Je provoquais Créon, me croyant Antigone, je hurlais à Britannicus de craindre Néron, et le 38ème Amphytrion me faisait rire aux larmes. Mais je réalise que se lancer dans le théâtre quand on n'en a pas l’habitude, ou quand la seule chose qu’on en connaît c’est quelques extraits tirés de Molière étudiés en classe, ça n’a rien d’évident. La forme sous laquelle le théâtre se présente n’en rend pas la lecture aisée pour un néophyte, les œuvres les plus connues semblent si anciennes qu’elles peuvent en dérouter plus d’un. La bonne nouvelle c’est que je suis tombée amoureuse une deuxième fois, et mon nouvel amour est une clef magique pour entrer dans l’univers de la scène, des rimes et des costumes. Alors aujourd’hui, avec un roman mène au théâtre, on va secouer les genres.



La jolie couverture du roman
La jolie couverture du roman

3000 façons de dire je t’aime est un roman publié par Marie-Aude Murail en 2013. L’auteure est bien connue des adeptes de littérature « jeunesse » (on reviendra sur le sujet plus tard) notamment pour sa série de roman sur Nils Hazard (L’assassin est au collège, Dinky Rouge Sang …) ou encore Oh Boy, un roman sur la difficile réalité de la leucémie. Ses romans s’adressent à un public relativement jeune – enfants / adolescents ( j’ai commencé à lire avec ses livres ). Mais elle sait se diversifier, 3000 façons de dire je t’aime en est la preuve. Ce roman en effet s’adresse à tous. Mais approchez, que je vous raconte un peu..

3000 façons de dire je t’aime c’est l’histoire de trois jeunes adultes qui découvrent l’amour et le théâtre, ou l’amour du théâtre, ou le théâtre de l’amour (le théâtre et l’amour sont sont tellement liés qu’il m’est impossible de dire lequel des deux est le thème principal).Chloé la studieuse élève de classe préparatoire littéraire, Bastien, le rigolo de service et Neville, le beau brun ténébreux sont aller en cinquième voir Don Juan, de Molière. « Ce moment de théâtre, sang et or, surgissant de nulle part, se planta en nous trois comme un éclat d'obus dans la tête d'un poilu ! Mais nous n'en avons rien su à l'époque parce que nous ne nous parlions pas. » Six ans plus tard, ils se rencontrent de nouveau au conservatoire d’art dramatique, dans le cours de Monsieur Jeanson, qui les prend sous son aile. Comment mêler leur entrée dans les études supérieures et leur amour des planches ? Le théâtre va lier pour toujours la jolie jeune première, le valet de comédie et le héros romantique qu’un vieux professeur a su voir en eux, et cela va les changer pour toujours.

Alors .. tenté.e ? Ce qui m’a profondément touchée dans ce roman, c’est l’amour des mots qui s’en dégage. Les trois voix se mélangent pour ne former qu’un seul texte, un seul bout de vie. Inutile de se demander lequel des personnages mène l’histoire : ils sont tous les trois aux commandes de ce récit. Nos trois personnages deviennent tour à tour Junie de Britannicus, Harpagon de L’Avare ou Lorenzo de Lorenzaccio. Ils vont se construire par le biais du théâtre et des différents personnages qu’ils sont amenés à incarner. L’auteure met en valeur ce que moi-même en tant que lectrice j’ai déjà pu expérimenter : dans la lecture, les personnages finissent par nous habiter, à devenir de bons amis et ils nous apportent beaucoup, même s’ils sont fictifs. Derrière cette tranche de vie, c’est la magie des mots qui est écrite je crois. Au-delà du roman, c’est une véritable porte ouverte vers le théâtre. L’œuvre est bourrée de référence, de citations qui feront sourire ceux déjà férus du genre. Et pour ceux qui n’y connaissent rien, voir Bastien jouer Cyrano ou Harpagon donne envie de découvrir les œuvres originales. En lisant ensuite les œuvres originales on ne peut s’empêcher de repenser à nos trois apprentis comédiens, et c’est comme retrouver de vieux amis. Puis c’est aussi un moyen d’apprendre quelques bases du théâtre, comme le fait qu’un alexandrin ça a toujours 14 pieds : "les douze du vers et les deux sur lesquels tu te tiens", parce que comme l’explique Jeanson, les alexandrins se disent debout!


Je vous ai mis l’eau à la bouche ? Alors voilà un petit aperçu des pièces qu’on peut croiser dans ce roman.


Cyrano de Bergerac – Edmond Rostand

Oui, je commence par mon préféré, mais puisque c’est moi qui écrit je fais comme je veux. Cyrano de Bergerac écrit en 1897 par Edmond Rostand est sans doute une des pièces les plus célèbres du théâtre français (et pourtant c’était plutôt mal parti). Mais alors, de quoi ça parle ? Cyrano de Bergerac est un gentilhomme qui manie les mots aussi bien que son épée, et c’est une fine lame. Mais la belle Roxanne dont il est amoureux n’a d’yeux que pour Christian, un jeune cadet, qui manque cruellement de verve. Cyrano propose alors à Christian un marché : ils ne feront plus qu’un. Il prêtera sa plume au bel adonis. Christian sera le visage, Cyrano sera la voix. Comment Roxanne pourrait-elle résister ?

Si vous voulez en savoir plus ce cher Jean Rochefort se fera un plaisir de vous raconter ça avec, comme toujours, beaucoup d’humour :





La pièce a une histoire assez étonnante et avant qu’elle soit jouée pour la première fois le 28 décembre 1897 à Paris, rien ne laissait présager un tel succès. Il faut déjà noter la difficulté que présente la pièce. C’est une pièce qui fait intervenir une cinquantaine de personnages et le rôle principal demande d’apprendre plus de 1600 vers en alexandrins. Les cinq actes se déroulent dans des décors très différents ce qui implique des décors lourds. La pièce s’offre même le plaisir d’inclure une scène de bataille, et vous noterez que sur une scène de théâtre ça n’a rien d’évident. En dehors des difficultés propres à l’œuvre le contexte d’écriture ne joue pas non plus en sa faveur. Quand la pièce paraît le publique a délaissé les drames romantiques pour se tourner vers la comédie ou le théâtre plus moderne. Edmond Rostand lui même aurait été si peu sûr de son sujet qu’il serait venu s’excuser d’avance à l’acteur principal le soir de la première. Mais contre toute attente la pièce est un triomphe et Cyrano rejoint les rangs des plus grands personnages de la littérature française. C’est LE gentilhomme élégant, qui a du panache et la joute facile. C’est LE parfait héro romantique qui mélange pathétique et sublime. Son nez le rend difforme mais sa bravoure et son sens du sacrifice en font un véritable héros. Magdelaine Robin, dite Roxane, est quant à elle un personnage qui évolue tout au long de la pièce. Dans la première partie elle est frivole, égoïste voir manipulatrice. Si elle aime Christian c’est uniquement parce qu’il est beau et elle se convainc qu’il a de l’esprit pour justifier son amour. Mais elle effectue une véritable métamorphose et finit par tomber amoureuse des mots de Cyrano qui la changent profondément. Même Christian évolue au contact de Cyrano. Le jeune cadet est sot et superficiel, mais sa rencontre avec le personnage principal lui permet de s’affirmer d’avantage et son geste final (je ne vous dis rien, allez lire plutôt) révèle toute sa grandeur d’âme.

Cyrano de Bergerac est une pièce pour tous ceux qui aiment les traits d’esprits, la bravoure et le tragique. Chaque vers raisonne et il y a fort à parier que certains vous resteront en tête pendant un long moment.

Cette pièce est aujourd’hui une des pièces majeures du théâtre. Elle est encore et encore jouée, adaptée revisitée en France comme à l’étranger. Une des choses que j’aime dans le théâtre, c’est aussi son évolution : on aura beau connaître chaque vers sur le bout des doigts, chaque représentation peut nous surprendre. Et pour finir cette présentation, je vous en fais l’illustration. La première fois que j’ai vu Cyrano de Bergerac interprété sur scène, j’avais déjà lu et relu la pièce. Et j’en suis tombée des nues. Notre professeur de français nous avait amené voir l’adaptation par Dominique Pitoiset, et je me suis sentie comme Bastien, Neville et Chloé. Ici point de rue animée pour servir de décors, mais un hôpital psychiatrique. Cyrano, Roxanne, Christian et tous les autres y sont internés. Cyrano, le poète va alors transformer l’hôpital en une grande aventure. La pièce est violente, le décors surprend. Mais cette adaptation contemporaine réussit un tour de force : nous faire oublier la dureté de la réalité pour nous transporter (sur la Lune peut être?). Et au fond, ce parti pris est vraiment cohérent. L’acteur qui incarne Cyrano, Philippe Torreton le dit lui même : « pour moi c’est une magnifique métaphore du théâtre. C’est un groupe d’humains isolés qui grâce à la folie d’un des leurs, encore plus fou qu’eux, vont vivre 2h40 de poésie pure ». Le texte triomphe au-delà des apparences, comme Cyrano.


Je vous laisse avec un petit extrait, ma tirade préférée, pour vous montrer à quel point le théâtre est capable de se renouveler.




Petit récapitulatif des pièces évoquées

Antigone de J. Anouilh

Britannicus de Racine

Amphitryon 38 de Giraudoux

Lorenzaccio de Musset

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand.

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