L'occitan qu'ès aquò ?

Dernière mise à jour : 20 avr. 2019

Je m’appelle Alienòr, j’ai 20 ans et ma langue maternelle c’est l’occitan. J’ai parlé occitan avant de parler français. Beaucoup me disent que c’est original et d’autres ne savent même pas ce qu’est cette langue, alors je vais te montrer ce qu’est cette langue et cette culture !


Si tu es du Sud (aka Occitanie ou pays occitan pour les intimes) tu as sûrement entendu parler de l’occitan ou alors tu as entendu des personnes âgées le parler ou dire quelques mots. Si tu viens d’une contrée nordique, c’est-à-dire au-dessus de Clermont-Ferrand pour moi, tu n’as sûrement jamais entendu parler de l’occitan.


L’occitan est une langue romane, c’est-à-dire issue du latin, parlée dans le tiers Sud de la France et c’est la langue régionale la plus parlée de France. Il y a différents dialectes : provençal, limousin, gascon et languedocien sont les principaux. Le languedocien est le plus répandu et c’est l’occitan que je parle. L’occitan a toujours eu une place très importante en France. Elle est dès le Moyen Âge placée au rang de langue administrative et juridique avec le latin. Elle est connue pour sa riche littérature qui a fleurie à partir du XIIème siècle sous la plume des troubadours. L’un des premiers est le comte de Toulouse, Guillaume IX d’Aquitaine, le grand-père d’Alienor d’Aquitaine. Le terme troubadour vient de l’occitan “trobar” (trouver). C’est un artiste qui trouve les mots; le troubadour est un compositeur, poète et musicien médiéval de la langue d’òc. Il y avait aussi des femmes qui pratiquaient l’art du “trobar”, les trobairitz. La plus célèbre est Gormonda de Montpelher (de Montpellier), son unique poème qui nous est parvenu est considéré comme le premier poème politique français écrit par une femme. Dans ce poème elle montre son attachement au catholicisme et à la papauté et justifie la croisade des albigeois. Les troubadours sont nés en Occitanie, le mouvement s’est ensuite répandu en Europe. La langue occitane a une portée culturelle importante, la littérature occitane est très riche. D’ailleurs, en 1904 le prix Nobel de littérature a été remis à Frédéric Mistral. C’est un très grand écrivain de langue d’òc, son poème le plus connu est Mireille (Mirèio) mais il a aussi écrit l’hymne Copa santa, l’un des deux hymnes occitans, le second étant le Se canta.


La Copa santa


Se canta


C’est aux XIXème et XXème siècles que cette belle langue a perdu en locuteurs. La négation de la langue et de l’utilisation du terme « patois » a conduit les Occitans à avoir honte de leur langue « provinciale ». La période « vergonhosa » (de la honte) a marqué un tournant dans la pratique de la langue. Ainsi beaucoup de parents ont interdit à leurs enfants de la parler, d’autant plus qu’il était interdit aux enfants de la parler à l’école sous peine de punition (super politique d’état voulant unifier le territoire en tuant les différences linguistiques). La question du bilinguisme est absente des débats sur l’école laïque et gratuite de Jules Ferry. L’école est “laïque”, le traitement à réserver à toute autre langue n’apparaît pas. L’article 14 précise que “Le français sera seul en usage dans l’école”. C’est début du XXe siècle que commence à se poser à l’Assemblée la question du bilinguisme régional. Le 18 février 1902 c’est un ecclésiastique, l’abbé Lemire, qui aborde le sujet dans une interpellation à la chambre. Le ministre en exercice, Georges Leygues, répond négativement, non sans glisser au passage que le français doit être d’autant plus privilégié qu’il est « le véhicule de toutes les idées de liberté ». Il annonce ainsi : “Si, dans certaines contrées, on se méfie encore de la langue française, précisément parce qu’elle apporte avec elle comme un souffle moderne, il faut vaincre cette méfiance.” Si tu veux aller plus loin sur ce sujet il y a un article très bien fourni de l’historien Philippe Martel, L’école française et l’occitan, que tu peux lire juste ici :








Alors tu dois te demander comment et pourquoi on m’a appris cette langue.

L’occitan, c’est mon père qui me l’a appris, autant sa langue que sa culture. D’ailleurs si tu t’y intéresses et que tu veux apprendre, il a sorti un livre il y a quelques années : L’occitan tout de suite chez Pocket. Il t’apprendra à parler occitan et tu découvriras certains points culturels propres à la région.











Mes parents m’ont offert cette langue que je considère comme un cadeau car ce n’est pas qu’une langue, c’est une culture, un trésor à transmettre.

J’ai été bercée par des contes fantastiques comme Los contes del drac, de Bodon (Les contes du drac, le drac c’est comme le diable, un personnage incarnant le mal) et d’autres légendes de culture occitane. Tu peux lire le conte “L’enfant polit” en cliquant sur ce lien :

http://www.cndp.fr/crdp-toulouse/themadoc/occitan/enfant-polit/enfant-polit-texte.htm

C’est l’histoire d’un petit garçon, il cueille des pommes lorsqu’un chevalier noir arrive et lui en demande une. L’enfant choisit la plus grosse et la plus juteuse mais celle-ci lui était sur une branche très éloignée, il tomba dans le sac que venait d’ouvrir le chevalier. Le chevalier ramène l’enfant chez lui et annonce à sa femme avoir rapporté de la chair fraîche. L’enfant étant trop maigre il le place dans un tonneau et lui fait manger des châtaignes cuites dans du lait, du milhàs (c’est une sorte de polenta) avec du miel et de la crème fraîche et encore pleins de trucs pas très fit comme des fromages sucrés. Tous les soirs, le chevalier, qui est en fait le drac, demande à l’enfant de sortir son auriculaire par le trou du tonneau pour pouvoir le palper. Une nuit l’enfant attrape une souris qui passait par là et la garde avec lui. Le lendemain il présente la queue de la souris dans un mouchoir au drac qui ne comprend pas comment l’enfant a pu maigrir et il lui donne encore plus à manger. Le problème c’est que dans la nuit le petit il a sorti son mouchoir pour se moucher et la souris elle s’est fait la malle. Le drac palpant son doigt gras, il dit à sa femme de cuisiner l’enfant avant son retour. L’enfant réussit à attrapper la hache et découpe la “draquessa” (la meuf du drac) et il met tous ses morceaux dans le chaudron bouillant. De là sort une superbe jeune femme, c’était la prisonnière du drac. Avant qu’il revienne, elle scelle la pierre verte, c’est la pierre magique qui permet d’entrer dans le royaume, une sorte de grand portail, le drac ne pourra plus jamais rentrer. Ainsi “l’enfant polit” (le bel enfant) devint le prince de la jolie fille, au pays de sous la terre, et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps. Dans ces contes de Bodon il y a aussi celui de “L’aucèl blau” (l’oiseau bleu) qui est aussi très beau, mais je te laisse le plaisir d’aller les découvrir par toi même.

Toutes ces istòriètas (petites histoires) ont été pour moi l’équivalent des contes pour enfant comme Cendrillon et Le petit Poucet. Pendant que toi tu écrivais ta lettre au Père Noël (qui n’a jamais existé pour moi), j’écrivais ma lettre aux rois mages, Melchior, Gaspard et Balthazar.

J’ai grandi avec la culture occitane. J’ai lu occitan, chanté occitan et fêté occitan. Si tu penses que c’est une langue pratiquée par des vieux ou des babos va écouter des groupes comme Nadau (qui s’est produit quatre fois à l’Olympia), Massilia Sound System ou Lou Dalfin, ça te fera peut être changer d’avis.


Nadau- L’Encantada - 2005


Lou Dalfin - La Reina - 2011


Mauresca fracas dub - Anam manjar - 2008 - cette chanson est assez connue


Total Festum (herault-tribune.com)



Les festivals sont nombreux et concentrent beaucoup de jeunes comme Total Festum en Languedoc-Roussillon (créé par mon papà eheh), l’Estivada de Rodez ou encore Hestiv’òc à Pau.




Estiv'òc Pau (aquitaineonline)

Estivada Rodez (franceinfo)


Si tu te demandes à quoi ça ressemble tu peux regarder - les infos en occitan sur France 3, écouter Radio Lenga d’òc, des contes et poésies ou encore les groupes que je t’ai donné plus haut.





Concrètement, à quoi ça me sert ?

Le fait d’être bilingue, tout comme n’importe quel autre bilingue, apporte beaucoup. Tout d’abord, parler dans une autre langue implique de penser dans une autre langue, ce qui aide beaucoup dans l’apprentissage de nouvelles langues. En plus, l’occitan est une langue latine donc apprendre l’espagnol, le portugais ou encore le roumain est plus facile.



L’occitan, une langue morte ?

La définition d’une langue morte n’est pas qu’elle n’est plus parlée mais qu’elle n’est plus écrite, pratiquée dans les écrits. L’occitan n’est pas une langue morte, il y a chaque année des parutions en occitan.

Un centre dévolu à l’occitan se situe à Béziers. Le CIRDOC (Centre InterRégional de Développement de l’Occitan) est voué à la sauvegarde du patrimoine occitan. Si jamais tu te trouves à Béziers, autrement dit la plus ancienne ville de France et l’une des plus belles, va faire un tour au CIRDOC. Tu peux aussi aller sur leur site, ils travaillent à la valorisation de la culture occitane. Ils organisent des événements comme des séances ciné-club, des expos diverses et des ateliers de langue pour tous.


Est-ce inutile d’apprendre une langue régionale alors que l’on pourrait plutôt apprendre une langue mondiale ?

Je ne pourrais pas vraiment donner une opinion tranchée. L’occitan fait parti de moi, je n’ai donc pas le point de vue d’un néophyte. Cependant je pense que s’intéresser à la culture de l’espace dans lequel on vit est primordial, autant pour le développement personnel que pour la connaissance de la logique de la région (quoi de pire que des nordistes s’installant dans notre belle région pour le soleil, critiquant notre culture ?).


L’occitan fait partie de moi (tu peux donc penser que je suis en quelque sorte « un pur produit du Sud »), je pense que transmettre cette culture et cette langue permet de la garder en vie et surtout de ne pas perdre ce bel héritage. L’occitan est une langue magnifique, tout autant que sa culture. J’espère que cet article t’aura donné envie de la considérer comme telle ou même plus de t’y intéresser.


Gros potons ! (à prononcer poutou (=bisous))


Petit bonus :

Si tu veux pimenter ton vocabulaire avec un peu d’occitan voici quelques petites insultes ...

« Vai t’en cagar a la vinha e torna-me la clau ! » petite insulte sympa qui invite gentiment la personne concernée à dégager et ne plus revenir. Traduction : Va t’en chier à la vigne et ramène moi la clef !

« Me fas cagar » = Tu me fais chier

« Cagarèl » = Celui qui va souvent à la selle (le chieur)

« Putabòrnha ! » = le « putain ! » occitan

« Macarèl ! » = autre version du « putain ! » français

« cap de pòrc » = tête de porc

« cadòrna » = vieille vache


Je ne vais pas te laisser sur ça donc voici quelques autres expressions que tu peux entendre dans le Sud, issues de l’occitan :

« A vista de nas » = à vue de nez

« Va plan » (prononcer ba pla) = ça va

« Merce » (prononcer comme le eh mercé)

« Brave » ou « Sias brave » = tu es aimable

« Lo buffador » objet que tout grand-père possède au coin du feu, c’est un bout de bois percé pour raviver le feu

« Cabord » (à prononcer cabour) = un fou, souvent crié lors de manœuvres automobiles d’une tierce personne qui n’est pas apprécié du conducteur

« Cagne » = la flemme

« Emboucaner » = se faire embrouiller par quelqu’un

« Rousiguer » = ronger (comme quand tu manges un pilon de poulet)

« Sadol » = être rassasié

« S’esclaffer »= gros fou rire

« Pichon/ Pichòta » = petit/ petite (pour les enfants)

« Que fas ? » = Qu’est-ce que tu fais ?


J’en passe une farandole mais je pense que ceci te suffira pour venir (ou rester) dans le Sud de la France et t’intégrer pleinement !



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