Le Pass Culture : le renouveau culturel que l'on attendait

Quand je suis entrée en prépa j'ai ressenti un profond malaise : la prépa c'est élitiste. Venant d'un lycée qui l'était déjà j'étais rodée comme on dit, mais en même temps, j’ai compris que la prépa est élitiste sur un plan différent. En effet, pour moi un établissement scolaire est élitiste s'il demande à ses élèves d'être les meilleurs par rapport à ceux d'autres établissements. Les prépas sont élitistes parce qu'elles demandent à leurs élèves d'être les meilleurs (c'est une préparation à un concours, ne l'oublions pas) mais surtout parce que leurs élèves se doivent d'être meilleurs que n'importe quel humain sur terre. C'est une vision de l'élite qui est double et qui peut parfois blesser.

Moi par exemple, je sortais d'une filière radicalement opposée à celle dans laquelle je me lançais, je venais d'un village où la culture et la littérature ne sont pas des piliers politiques très répandus, et je n'avais jamais ouvert un livre de théoricien jusque là. Ma première impression en prépa c'était quelque chose comme « J'Y ARRIVERAI JAMAIS ». Plot twist : j'y suis arrivée.

Cette TRÈS longue intro pour te dire quoi ? Pour t'expliquer que je me suis retrouvée face à des professeurs et des élèves qui n'avaient pas du tout la même connaissance culturelle que moi et qui en venaient à critiquer mes lacunes culturelles. J'ai alors pris conscience que j'étais chanceuse d'avoir accès à cette culture.

C'est dans ce contexte que j'ai décidé de créer Crusoa. Mon ambition c'était de faire un magazine assez modeste qui puisse servir de réserve d'informations culturelles à ceux qui en manquent. Je voulais écrire sur tout ce que j'avais appris pendant mes années de prépa pour effacer ces inégalités culturelles entre ceux/celles qui vont en prépa et ceux/celles qui n'y vont pas. Je voulais arriver à une sorte d'équité culturelle. En bref : je voulais un renouveau culturel.

Petit à petit je me suis rendue compte qu'on est beaucoup à penser de cette façon, à vouloir diversifier les horizons au sein de la culture, à vouloir un renouveau culturel. On retrouve des petites gens comme mes potes et moi chez Crusoa ou des grandes personnes comme le Ministère de la Culture et le Pass Culture.


Pierre Pezziardi en 2013, lors de l'évènement "Le Progrès, c'est Nous !" organisé par Fondapol. (source : wikipédia)

J'ai eu la chance de rencontrer Pierre Pezziardi, l'un des co-créateurs du Pass Culture, qui a accepté de répondre à mes questions et de m'expliquer ce qu'est ce Pass. C'est cette interview que je te présente aujourd'hui ! En espérant que ça te plaise et que ça te donne envie d'élargir tes horizons culturels !




Crusoa : Est ce que tu pourrais te présenter et présenter le Pass Culture ?

Pierre Pezziardi : Depuis plusieurs années je fabrique au sein de l’État un dispositif qui permet à des entreprenants de créer des services publiques numériques. J'anime le service des Startups d’État depuis 6 ans, et le Pass Culture est une startup d’État voulue par le Président de la République. Le Pass Culture c'est une application avec un crédit de 500€ disponible pour les jeunes de 18 ans. Cette application va prendre les préférences du jeune à son départ, lorsqu'il va sur l'application pour la première fois, et essayer de lui faire faire des choses nouvelles pour lui. Par exemple, si c'est une personne qui n'est jamais allée au théâtre, l'application va lui proposer des spectacles type OneManShow, pour l'amener dans une salle. L'application est régulée par un algorithme qui va donc se comporter différemment selon les individus, c'est un Pass « sur mesure » en quelque sorte, qui passe par des images-émotions. Le Pass Culture c'est l'équivalent d'une page Facebook ou d'un compte Instagram. C'est un outil de communication pour les acteurs culturels.

Crusoa : Une startup d’État répond à un dysfonctionnement. A quel dysfonctionnement répond le Pass Culture ?

PP : Au fond, il y a un problème dans les politiques culturelles, c'est-à-dire que lorsque les jeunes quittent l'école il y a une sorte d'émancipation culturelle mais uniquement chez ceux avec déjà un certain capital culturel. Il y a donc des inégalités qui existent par rapport au capital culturel, et ces inégalités se renforcent au moment des 18 ans quand il n'y a plus l'école pour amener des gens qui n'en ont pas l'habitude au théâtre, à lire des livres, à faire des choses qu'ils n'auraient pas l'habitude de faire en somme. C'est là qu'est le problème : la lutte contre l'assignation à résidence culturelle pour les jeunes à leur majorité. On a donc constitué en novembre 2017 une petite équipe de deux personnes *rires*, et on a démarré au 1er décembre par une manifestation à la Maison de la Culture de Bobigny (93) en invitant des jeunes à dessiner un Pass Culture.

Crusoa : C'est quoi la culture ?

PP : On a une définition assez extensible de la culture, on a d'ailleurs été critiqués pour ça, parce que le milieu culturel est assez fermé finalement, il est très soucieux de ses prérogatives, et il vit beaucoup dans une politique de l'offre, c'est-à-dire une politique de subventions des compagnies de théâtres, du livre, du cinéma, qu'on connaît. Nous on voit la culture comme quelque chose de plus large, comme quelque chose qui provoque une émotion, un déclic, un enchantement, quelque chose qu'on ne connaissait pas. On pense qu'il n'y a pas de culture noble, avec le Pass on veut inciter les gens à faire quelque chose qu'ils n'auraient jamais fait. Ce que propose de faire le Pass Culture c'est d'élargir l'horizon culturel, c'est-à-dire faire en sorte que les jeunes fassent des choses que les jeunes n'auraient pas fait sans ce pass. On considérera le Pass Culture comme un échec si tous les gens qui lisent des mangas n'utilisent leur pass que pour lire des mangas par exemple, on se dira alors qu'on a créé un effet d'aubaine, on aura peut-être fait en sorte que les gens soient contents parce qu'ils ont un peu d'argent pour acheter des livres, mais on n'aura pas réussi dans la politique publique.

Crusoa : Pourquoi se limiter aux jeunes de 18 ans ?

PP : On part de cette cible des 18 ans, qui est le cœur de la politique publique, parce que c'est une politique publique ça coûte : dans les 500€ il y a 100€ qui viennent des impôts, et 400€ qui viennent de gratuités dans le numérique, d'argent privé d'entreprises qui investissent dans le Pass... On se limite aux jeunes de 18 ans pour que ça ne coûte pas trop, mais on aimerait pouvoir créer un modèle économique autour du Pass et peut-être un jour mettre 1000€ dans le Pass ou élargir la politique aux jeunes de 16 ans, on ne sait pas encore, en créer des recettes en plus, qui viendront d'une ouverture du Pass Culture à tous les Français et à tous les gens qui viennent en France. On voudrait en faire profiter les seniors ou les touristes par exemple : l'idée avec les plus de 18 ans ça sera non pas d'avoir un crédit de 500€ mais de tout faire avec son propre argent. La personne qui utilisera le Pass Culture avec sa carte bancaire fera que le Pass recevra des commissions, les impôts n'auront donc pas à être augmentés pour payer le crédit des jeunes puisque le Pass aura ses propres recettes, et on pourra aussi utiliser ces recettes pour des politiques publiques encore plus ambitieuses.

Crusoa : Tu parles beaucoup de « politique publique », est ce qu'il y a un message politique derrière le Pass ? Est-ce qu'il y a une volonté de montrer que l’État s'intéresse à ses jeunes, à l'accès à la culture, ou est-ce que c'est juste une ouverture à la culture ?

PP : C'est les deux puisque M. Macron s'est fait élire en disant qu'il ferait un Pass Culture : on peut penser qu'il l'a créé pour être élu, pour qu'on se rappelle de lui comme celui qui a créé le Pass Culture. Moi quand j'ai accepté ce projet, cet aspect politique pur ne m'intéressait pas du tout, et pourtant j'ai accepté. Moi ce qui m'importe c'est l'objectif final qu'on s'est assigné, qui lui me semble d'un intérêt général. Quand on voit la folie de certaines pensées aujourd'hui on voit bien la nécessité de parler de choses, d'avoir un regard éclairé, pour ne pas avoir le regard obstrué par des fake news, des idées de classes. Je pense qu'il y a un vrai intérêt à faire franchir ce cap aux jeunes et finalement à réinvestir chaque année 100€ d'argent public par jeune pour apporter cette ouverture culturelle aux jeunes. Mais il faut aussi qu'on réfléchisse à avoir des recettes pour que le Pass puisse se financer, pour qu'il ne coûte pas trop à l’État. Le Pass Culture coûtera 120 millions d'euros par an en régime de croisière, mais est-ce qu'il ne faudrait pas mettre tout cet argent dans une politique pour aider les pauvres ? Dans une politique sur les migrants ? L'important c'est de mettre une somme suffisante sur cette startups sans que cela coûte trop à l’État, c'est de financer des projets qui en valent la peine. Le Pass Culture c'est une innovation qui coûte, mais pour moi c'est une innovation d'intérêt général ce qui légitime ce coût.

Crusoa : Quelle a été la réception du Pass Culture ?

PP : Toute innovation produit une critique, Oscar Wilde disait « Chaque fois qu'on produit un effet, on se donne un ennemi. Il faut rester médiocre pour être populaire. » Aujourd'hui on a 10 % des gens qui sont contres, 10 % des gens qui sont pour et 80 % des gens qui s'en fichent. On a donc beaucoup travaillé avec ceux qui souhaitaient la création du Pass Culture : les jeunes. On a eu plus de mal à travailler avec les offreurs (les cinémas, les théâtres) et en particulier ceux qui étaient destinataires des subventions, donc financés par la politique publique de l'offre, et qui avaient très très peur de ne plus avoir leurs subventions. Il a fallu détendre les gens, les rassurer en leur disant que leurs subventions seraient intactes et qu'en plus ils auraient la possibilité de communiquer et d'attirer les jeunes, ce qui est la raison des subvention. On a dû expliquer en quoi le Pass est un complément. Aujourd'hui on a une meilleure réception, mais c'est parce qu'on a montré très vite des résultats, on a dû présenter très rapidement des choses qui marchent pour convaincre : au bout de 5 mois notre équipe avait une application et avait monté une équipe déployée à Strasbourg et dans les 5 territoires d'expérimentations, et même si il n'y avait pas encore les 500€ on pouvait réserver par l'application des offres gratuites (dans les médiathèques par exemple). Et ça, ça a créé de la conviction, parce que ça a marché. Et comme ça marche ça apaise, bien qu'il reste encore de la peur : l'innovation fait peur et soulève de la résistance, il faut toujours être très bienveillant à l'égard de cette résistance. Nous on a toujours été très bienveillant, on n'a pas fanfaronné, on a choisit d'avoir des objectifs modestes pour atteindre rapidement des résultats sur le terrain.

Crusoa : Est-ce que le Pass est fini ? Est-ce qu'il évolue encore ?

PP : Il est encore en test ! Il n'y a que 150 000 personnes aujourd'hui qui ont accès au Pass Culture, ce qui crée une inégalité, mais cette inégalité elle est nécessaire pour créer une application qui marche, pour avoir des résultats qui sont valides. On n'a jamais vu d'application d’État, on ne sait donc pas comment ça marche, ce qu'on doit faire. On ne sait pas comment le public réagit. Au début on a activé 12 000 compte et en 2 jours on avait 350 transactions soit un jeune qui a cliqué sur une offre. Ce chiffre est un premier résultat mais on a encore besoin de faire des tests.

Crusoa : Pour finir cette interview, quelle serait la phrase qui, pour toi, défini le mieux le Pass Culture ?

PP : La volonté de casser les frontières culturelles et d'élargir les horizons des jeunes en ne valorisant pas un type de culture. Une application pour sortir de sa zone de confort culturelle en quelque sorte.

Pendant cette interview j'ai vraiment retrouvé mes propres convictions, mes propres idées, et ça m'a fait du bien. Après 2 ans dans un environnement qui n'acceptait qu'un seul type de culture, de me retrouver face à quelqu'un qui comme moi trouve que sans acceptation de tous les éléments culturels on n'avance pas, ça fait du bien ! Aujourd'hui, le Pass est activé dans plusieurs régions :

  • Ardennes (08)

  • Bas-Rhin (67)

  • Doubs (25)

  • Guyane (973)

  • Hérault (34)

  • Nièvre (58)

  • Saône-et-Loire (71)

  • Seine-Saint-Denis (93)

  • Val-de-Marne (94)

  • Vaucluse (84)

  • l'ensemble de la région Bretagne (Côtes d'Armor - 22, Finistère - 29, Ille-et-Vilaine - 35, Morbihan - 56)

Si tu es un.e jeune qui a accès à ce pass, ton avis nous serait précieux ! Si tu n'y as pas accès, je t'invite à t'inscrire via ce lien de pré-inscription.

De mon côté, j'ai hâte que le Pass Culture soit fini, j'espère pouvoir l'utiliser un jour. En attendant, si tu es un jeune de 18 ans à Montpellier, tu peux l'utiliser pour aller au cinéma avec Gaumont, pour aller voir des spectacles avec Sud de France Arena, pour assister à des cours de Street Art avec l'association LineUp, pour faire des activités avec la Communauté de Communes du Grand Pic Saint-Loup... De nombreuses offres te sont proposées, n'hésite pas à essayer le Pass (si tu le peux) et à nous donner tes retours ! Pour en savoir plus tu peux te rendre sur le site officiel du Pass Culture.


Allez, bisous les loulous, je m'en retourne lire Roland Barthes (non) !

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