• Eva

Le Sans Visage, un monstre à l'image de la société ?

Depuis le 1er février, Netflix est l’heureux propriétaire des droits de 21 films mythiques du studio Ghibli. Au programme : Mon voisin Totoro, Kiki la petite sorcière, Princesse Mononoké, Le voyage de Chihiro ou encore Porco Rosso … En cette belle période de confinement, quoi de mieux pour passer le temps que de retomber dans ces dessins-animés qui ont rendu notre enfance plus belle ? 


Aujourd’hui, je veux vous parler du Voyage de Chihiro, et plus particulièrement du personnage du Sans Visage. Pour ceux qui ne l’ont pas encore vu, il n’est pas trop tard ! Allez faire un tour sur Netflix et revenez lire cet article plus tard pour comprendre les symboliques cachées dans ce mystérieux personnage ...


Le Voyage de Chihiro, c’est l’histoire d’une fillette de dix ans qui se perd avec ses parents dans un univers parallèle, peuplé de divinités et de créatures surnaturelles. La petite famille, approchant leur nouvelle maison, s’engage malencontreusement sur la mauvaise voie et se retrouve dans un parc d’attractions abandonné. Les parents de la petite Chihiro se jettent sur un buffet de mets succulents et sont transformés en porcs. Chihiro, affolée, s’enfuit et est soudainement embarquée dans un cauchemar au royaume des ombres. Elle devra se battre pour sauver ses parents et regagner le monde réel. 


Ce film d’animation est notamment célèbre pour son monstre, le Sans Visage, cette créature au physique neutre et au visage caché derrière un masque sans émotion. Forme sans visage ni identité, il n’était, à l’origine, pas central dans le film. Pour l’anecdote, Miyazaki a demandé, en plein milieu de la production, de rendre principal ce personnage, qui regorge d’intrigues et de significations.

Désormais célèbre, le Sans Visage reste encore bien mystérieux, c’est pourquoi je vous propose aujourd’hui de le déconstruire sémiologiquement parlant. Je vais essayer d’analyser la symbolique qui réside derrière ce visage neutre et inquiétant. En sémiologie, il y a deux axes d’analyse : la “généalogie”, qui reprend les différentes références à diverses cultures, et “l'actualisation dans le contexte actuel”, qui correspond à une remise en contexte de l’image, ici du monstre, dans le contexte de la création et de la sortie du film. 



Au cinéma, les créatures sont de deux types : celles qui nous veulent du bien, les terrifiantes. Le Sans-Visage ne peut être placé dans une de ses catégories, il n’est pas un personnage manichéen, tout n’est pas tout blanc ou tout noir. Il ressemble à une persona, c’est-à-dire qu’il est une personne typique, stéréotypée. C’est un monstre qui personnifie la société japonaise. Et, à ce titre, on remarque beaucoup de références à la culture japonaise. 


Le plus marquant, quand on regarde le Sans Visage, c’est son masque blanc, neutre. La forme de ce masque n’est pas sans rappeler les masques de nô, des masque traditionnel du théâtre japonais qui font disparaître l’acteur au profit de l’archétype qu’il incarne. Les masques de nô rappellent les masques portés par la Commedia dell’Arte qui enlevaient toute humanité aux acteur. Les occidentaux peuvent alors retrouver la même idée de personnification dans ce personnage. Toutefois, les masques de nô symbolisent aussi la dissimulation de soi et la confusion des identités. Le Sans Visage serait donc une âme errante, perdue dans un monde surnaturel. 


Le monstre erre tout au long du film, sans réelle conviction de son utilité sur terre. Le personnage se rapproche ainsi de la philosophie du Zen japonais : tout homme a un vrai visage, un visage originel qui est caché par son visage ordinaire, masque posé sur la vérité de son être. D’où l’ambiguïté fondamentale du masque, qui révèle nos désirs les plus cachés au moment du carnaval, qui montre notre visage le plus caché, notre visage “noir”, mais qui cache notre “moi de lumière” dans notre figure quotidienne. Le Sans Visage se cache, il ne veut (ne peut ?) révéler sa véritable personne. Or, le Zen japonais a pour pratique le Zazen, la méditation silencieuse, qui aide à la connaissance de soi même et à la découverte de sa vraie nature. Selon le Zen japonais, chacun possède en soi ce qu’il faut pour atteindre l’illumination. Après un long voyage au côté de Chihiro, le Sans Visage atteint cette illumination. Il accepte de vivre chez Zeniba, et reconnaît alors qu’il fait partie de la Nature et que chacun à sa place dans la Nature, la sienne étant d’aider Zeniba. La quête de l’identité est d’ailleurs le thème du film.


On peut aussi voir une référence au Noppera-bo qui, littéralement, signifie “fantôme sans visage”. Créature japonaise légendaire, il ressemble à un humain normal, à l’exception de son visage. Le Noppera-bo peut faire disparaître à volonté les traits du visage habituels, comme les yeux, le nez et la bouche, laissant à leur place une étendue de peau lisse. Cette créature porte un visage pour choisir un souffre-douleur qui, ainsi, ne se méfie pas de lui au premier abord. Dans les légendes japonaises, le Noppera-bo choisit souvent des jeunes filles … à l’instar du Sans Visage et de Chihiro. Lorsque son souffre-douleur lui fait confiance, le Noppera-bo se frotte le visage pour effacer ses attributs faciaux et provoquer la panique. Toutefois, dans le film Chihiro accepte sa vrai nature et ne cède pas à la panique. C’est peut-être son regard d’enfant qui l’aide à dépasser la peur légendaire du fantôme sans visage. 


Outre ses inspirations folkloriques, le Sans-Visage peut-être perçu comme une critique du capitalisme. Le Sans-Visage n’existe pas aux yeux de gens (sauf pour Chihiro), et c’est seulement par le bien matériel qu’il est reconnu puis vénéré par les autres. Le Sans-Visage observe les gens et les confronte à leur propre cupidité, à leur matérialisme et leur avarice. Les hommes sont attirés par les richesses qu’il leur offre, et il commence alors à les manger, montrant l’absence de méfiance que l’homme a vis-à-vis de l’argent.


Le Sans-Visage est un personnage utilisé pour critiquer et dénoncer une société consommatrice, consommant sans réel besoin, détruisant tout sur son passage et laissant derrière elle d’énormes dégâts. Il est la chose enfoui en nous, un mystère, un vague à l’âme, une tristesse, une solitude qu’on essaye de cacher ou d’évacuer par le moyen de l’argent. Néanmoins, le Sans-Visage est comme les hommes : il dévore, mais a toujours faim. Mais, en constatant son impuissance face à la spontanéité et l’innocence de Chihiro, il se rend compte qu’il est sur la mauvaise voie. Un espoir pour toute l’humanité peut-être ? 


… Ou pas. Supposé dénoncer le capitalisme, le Sans-Visage est désormais devenu un produit de la société de consommation. Une industrie toute entière s’est construite autour du Sans Visage, allant du produits dérivés au personnage incontournable des concours de cosplay.Malgré ce biais dans son histoire, le Sans-Visage reste aujourd’hui un personnage emblématique, la culture populaire rend hommage, comme le jeu Dofus, dont un monstre ressemble à la créature de Miyazaki, allant même à porter le même nom : le Sans Visage. 


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