Portrait de la Jeune Fille en Feu - Leçon de peinture passionnée

Dernière mise à jour : 19 sept. 2019

Le film commence sur une création en devenir. Apparaît à l’écran une main, esquissant au fusain sur une toile vide. La voix de Marianne (Noémie Merlant) se fait entendre. « Prenez le temps de me regarder » dit-elle, assurant son autorité, première entité du film. La maître-peintre explique, accompagne ses élèves. Posant pour elles, elle est à la fois la muse et l’artiste. Soudain, alors qu’elle était le personnage dominant de la scène, sa voix et sa posture se brisent face au Portrait de la jeune fille en feu. Le portrait caché et oublié est sous ses yeux, elle ne peut plus l’éviter, c’est le souvenir et l’émotion qui reviennent. Le film commence.


 

Le Portrait de la jeune fille en feu c’est avant tout une leçon de peinture. Le film s’ouvre sur une leçon, sur Marianne, femme-peintre émancipée dans la France du XVIIIème siècle qui s’apprête à prendre la succession de son père. Elle est celle qui regarde et qui enseigne, elle représente la sagesse qui délivre, le regard vers le monde. Elle est celle qui délivre Héloïse (Adèle Haenel) et qui fait rire sa mère (Valeria Golino). Marianne est l’artiste, double subjectif de Céline Sciamma, la réalisatrice, qui elle aussi représente des femmes.


La leçon continue avec la rencontre d’Héloïse. Déguisée en compagne de promenade, Marianne doit réaliser le portrait de noce que celle-ci refuse, seul acte de rébellion possible face à une union qu’elle récuse. La peintre apprend à la regarder dans des paysages de lande bretonne, elle la dessine en secret sur la plage, pendant son sommeil. Leur relation commence avec les yeux, le regard est le troisième parti d’une aventure qui ne donne pas encore son nom.


Ainsi, c’est tout un jeu de regards qui se met en place. Tour à tour, Marianne et Héloïse vont se regarder, se parler, se découvrir, tantôt dans le mensonge et tantôt dans la plus grande honnêteté. Marianne regarde Héloïse et la peint, Héloïse regarde Marianne et l’imagine. Entre elles, le feu. Le feu tonitruant, brûlant, le feu présent dans chaque pièce d’une maison vide que seul l’âtre occupe, le feu des bougies et le feu des cercles de femmes, le feu de l’amour et le feu des enfers. Le feu comme un élément, comme un dieu en colère, comme une passion. La jeune fille en feu l’est par les flammes qui gagnent sa robe et par les flammes de sa colère. Mais est-ce tout ?



Héloïse (Adèle Haenel) - Portrait de la jeune fille en feu

Héloïse est en colère. Elle refuse ce mariage, dernier héritage de sa sœur décédée. Fille de comtesse, dans un monde où le mariage est la seule échappatoire, celui qu’on lui propose marque le début de sa prison. Comment s’en sortir ? Poser pour son portrait de noce est le premier pas vers Milan et son mari, elle refuse de poser. Sa mère l’enferme dans sa chambre, elle ne rêve que de courir. Tout le personnage d’Héloïse bouillonne, il cherche à respirer dans un monde sansair. La jeune femme est éprise de liberté, elle n’a qu’une obsession c’est de tout voir et de tout faire. « J’ai envie de me baigner » annonce-t-elle à Marianne sans même savoir si elle sait nager. « Avez-vous déjà aimé ? » lui demande-t-elle, comme une provocation à la jeune religieuse qu’elle était et qu’elle ne sera jamais plus. Le couvent était pour elle le choix de son destin, avec sa bibliothèque et sa musique, elle fera de son mariage la découverte de la vie et de ses arts.


Pourtant, si tout le personnage d’Héloïse n’aspire qu’à la colère – porté par le jeu d’Adèle Haenel et sa capacité à être à la fois douce et brutale – c’est avant tout l’amour qu’elle veut découvrir, et pas dans les bras de son mari. Elle ne fait pas le choix de l’amoureuse mais le choix de la poète – pour reprendre une scène du film – voulant à tout pris connaître la véritable passion. Ainsi, ce n’est plus seulement la colère qui l’embrase, mais bel et bien l’amour véritable, celui qui prend aux tripes et qui réveille tout le corps.

Le portrait commence à se dessiner.


Il manque cependant une voix à l’appel, celle de l’artiste, la vraie, Céline Sciamma. Être une femme dans un monde d’homme aurait pu être le nom du film. Sciamma n’hésite pas à renverser les codes cinématographiques et à ne porter que des femmes à l’écran, à éloigner l’homme qui n’est que trop existant partout ailleurs. Pour son 4ème film Céline Sciamma sort de sa zone de confort et présente un film en costumes, historique, aux accents de revendications politiques. « Il n’y a que 23 % de femmes réalisatrices en France » explique-t-elle en interview. Ne mettre que des femmes à l’écran c’est en un sens changer la donne. Mais si ce film peut être vu avec un œil moderne, il faut aussi le voir avec un œil d’artiste. C’est un tableau, ne l’oublions pas. Comment construire une œuvre d’art ? Comment créer la vie à partir du néant ? Céline Sciamma répond à ces questions par un discours un peu méta, en mettant en scène une artiste et son oeuvre, en questionnant le processus de création et son aboutissement : «  - Quand sait-on que c’est fini ? - Quand à un moment on s’arrête. »


 

Le Portrait de la jeune fille en feu c’est l’histoire d’une rencontre et d’un amour. Mais c’est aussi l’histoire d’une inspiration artistique. Pendant 2 heures Céline Sciamma peint un double portrait : celui de Marianne et d’Héloïse, la peintre libérée et la promise en colère, et celui de l’artiste et de sa création, comme un écho aux deux femmes. Par ce double regard entre les deux femmes, entre le modèle et l’artiste, l’amour s’installe et avec lui l’émotion du spectateur. Céline Sciamma réussi à porter à l’écran ce que l’on ne trouve que rarement : un regard de femmes sur des femmes, l’amour féminin qu’il soit maternel, amical ou amoureux. Elle réussit à représenter avec douceur ce que cela veut dire d’être une femme et une amante. Dans ce film pas de parti pris attendu du spectateur : contre qui serait-il en colère ? Pour qui serait-il triste ? Ce n’est que le triomphe de l’amour que la caméra filme, et la dernière scène lourde d’émotions et de sens rappelle que l’amour ne s’enferme pas, qu’il est libre et trouve sa place dans ceux qu’il veut.




Représentation du Mythe d'Orphée

C’est finalement le mythe d’Eurydice, anciennement mythe d’Orphée qu’il faut retenir de ce film, avec une superbe scène entre les 3 femmes de la maison : Marianne, Héloïse et la bonne Sophie (Luàna Bajrami). Ici, pas de distinction de classes, pas de distinction d’âge ou de connaissance. Chacune est, et c’est bien ainsi. Si le mythe d’Orphée nous apprenait à voir l’amour comme un adieu définitif et fatal, le mythe d’Eurydice nous donne à voir l’amour comme un choix courageux dont il faut préserver le souvenir. Ce n’est pas seulement un film d’amour, c’est bel et bien une leçon de représentation de la passion que le Portrait de la jeune fille en feu.



Portrait de la Jeune Fille en Feu, en salles le mercredi 18 septembre 2019.


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