Une (très) brève histoire du féminisme

« Il m’a toujours semblé que le mouvement [féministe] était une sorte de mosaïque. Chacun.e y ajoute sa pierre et à la fin vous obtenez une grande mosaïque » - Alice Paul


Le féminisme est souvent ramené au fait de considérer qu’hommes et femmes sont égaux. Les choses sont cependant plus compliquées et s’il ne fait aucun doute que nous devrions tou.t.e.s être féministes, il est clair que ce n’est pas le cas. Le féminisme, plus précisément, est un mouvement social visant à l’émancipation des femmes et l’extension de leurs droits dans le but d’égaliser leur statut avec celui des hommes, dans les domaines notamment juridique, politique et économique. En tant que tel, le féminisme n’est pas différent de nombreuses autres idéologies et mouvements : il est complexe et multiple et ne peut être ramené à la croyance que femmes et hommes sont égaux. Une histoire du mouvement, qui restera brève afin de laisser la place à des articles plus précis sur ses différentes branches, est donc la première étape nécessaire, avant de lancer cette rubrique « Science infuse » de Crusoa.


Le féminisme se divise en périodes que l’on désigne comme des « vagues ». Tout le monde ne s’accorde pas sur leur nombre, même si on s’en tient le plus souvent à trois. Si l’on ne peut nier l’influence fondatrice d’un « proto-féminisme », un « avant le féminisme », dont les figures emblématiques sont des femmes telles qu’Olympe de Gouge, la première vague démarre officiellement avec la Convention de Seneca Falls, aux États-Unis, en 1848. La convention réunit plus de 300 femmes et hommes et définit les premières revendications du mouvement. Il est notamment question d’obtenir une plus grande autonomie, dans un contexte où les femmes n’ont aucune liberté financière ni même d’indépendance légale. Est aussi abordée la question centrale du droit de vote même s’il faut noter, aussi étonnant que cela puisse paraître, que toutes les participantes à la convention ne sont pas en faveur de son obtention.


Suivant ce moment fondateur, le mouvement féministe est marqué par la volonté d’obtenir plus de droits sociaux, légaux et politiques, ainsi que d’égales opportunités avec les hommes. Les féministes de la première vague désirent une véritable place dans la société, un statut légal qui ferait d’elles plus que des mineures sous tutelle, et la possibilité d’être représentées politiquement en votant et en pouvant être élues. Elles revendiquent aussi l’accès aux mêmes emplois que les hommes ainsi qu’aux mêmes salaires.


Naissent déjà plusieurs mouvements, qui se différencient les uns des autres par leur idée de la femme et de sa place. Là où certaines considèrent que les femmes devraient avoir un rôle politique actif, certaines continuent de considérer que les femmes n’ont pas leur place en politique tout en revendiquant une plus large autonomie. Les théories du genre n’ayant pas encore été mises en forme, le sexe, pour les féministes de cette première vague, est porteur de différences biologiques et psychologiques inaliénables. Femmes et hommes ont des caractéristiques différentes et c’est justement parce que les femmes complètent les hommes, par des qualités telles que la douceur et l’instinct maternel, qu’elles doivent avoir une place égale, à leurs côtés. Malgré cette vision aujourd’hui obsolète pour la plupart des féministes, c’est à ce premier front que l’on doit l’obtention du droit de vote dans un certain nombre de pays occidentaux, notamment grâce au mouvement des suffragettes. Une fois ce droit obtenu, le mouvement perdra de son entrain. C’est dans la fin des années 1960 qu’il renaît, dans une seconde vague radicale qui marque encore les esprits.


L’image des féministes misandres, violentes et poilues, s’explique en partie par le féminisme de la seconde vague, beaucoup plus radical. C’est cette seconde vague que l’on retient comme l’époque des soutien-gorge brûlés et de la lutte non plus seulement en faveur de droits égaux, mais aussi contre l’industrie pornographique, le concept de féminité et l’hétéronormativité (à savoir le fait que l’hétérosexualité est une norme imposée aux individus et qui participe de la soumission des femmes). Ce second mouvement prend forme en 1968-1969, en réponse au concours de Miss Amérique. Pour les féministes, cet événement fait des femmes du bétail. Elles organisent alors une manifestation, le jour du concours. Dans la rue, menées par le groupe des Redstockings – un nom qui allie « bluestockings », une insulte désignant les femmes indépendantes, et la couleur rouge du socialisme - elles couronnent une brebis « Miss Amérique » et brûlent soutien-gorge, maquillage et talons hauts, considérés comme des outils de l’oppression masculine. De là, la seconde vague va étendre son champ d’action et de revendications. Le féminisme se fait alors plus multiple encore. Tandis que « le privé » devient « politique » - « personal is political » étant l’un des grands slogans de la période - les féministes de la seconde vague réclament le droit à l’avortement ou encore la fin de la pornographie.


Mais le mouvement se fait aussi plus critique de lui-même. Dominé par les femmes blanches des classes moyenne et supérieure, à l’instar de la première vague, le mouvement fait face à ses propres limites. D’autres voix s’élèvent, qui ne sont pas nouvelles mais qui sont mieux entendues, en faveur d’un féminisme conscient de toutes les existences de femmes, avec leurs points communs et leurs différences. C’est notamment à cette période que naît le Black Feminism – féminisme noir – et que la question de la sexualité et de la norme hétérosexuelle est mise sur le devant de la scène. Cette diversité et cet esprit critique vont continuer de marquer le féminisme, aujourd’hui dans sa troisième vague.


Si la seconde vague est très clairement un moment d’introspection et d’auto critique, la troisième vague va plus loin encore puisqu’elle est souvent considérée comme un retour de flamme de la deuxième. Elle naît dans les années 1990, via des groupes punk tels les Bikini Kill et les Brat Mobile. Les féministes entrent dans cette ère avec le sentiment qu’une large partie du travail a été fait, et que l’égalité est à portée de mains, ce sur quoi toutes les féministes ne s’accordent pas. Le droit à l’avortement ainsi que le droit de vote ayant été obtenus dans un certain nombre de pays, notamment d’Europe et aux États-Unis, les féministes occidentales se tournent vers d’autres problématiques. En réponse au refus de la féminité et de ses attributs de la seconde vague, les féministes de la troisième se réapproprient maquillage et talons hauts, de même que des termes péjoratifs comme « salope » ou « pute » - « bitch » et « slut ». Cela dit, le mouvement demeure très diversifié, là encore. L’intersection de plusieurs situations de discrimination continue d’être pensée, donnant naissance au féminisme intersectionnel, selon les mots de Kimberley Crenshaw, fondatrice du terme « intersectionnalité ». Ce féminisme vise à prendre en compte que les individus appartiennent parfois à plusieurs minorités, ce qui modifie considérablement la situation de discrimination, comme avaient commencé à le montrer le Black Feminism par exemple. De même, les questions de genre et de sexualité conservent une place prédominante dans la réflexion et le discours féministes, grâce notamment aux travaux novateurs de Judith Butler, dont le livre Trouble dans le genreGender Troubles – est devenu un classique.


Le féminisme continue donc d’évoluer, d’ajouter pierre après pierre à l’édifice qu’est sa grande mosaïque. Il est devenu mainstream tout en demeurant tragiquement incompris et inconnu. Ce sera mon travail de vous le rendre plus clair, dans la joie et la bonne humeur je l’espère !

82 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout